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Aux écologistes

Vous avez raison de prétendre que le choix de la technologie électro-génératrice doit faire l’objet du débat public et résulter de la décision sociale démocratique au lieu de celle des entreprises capitalistes ou des gouvernements bureaucratiques. Là où d’après nous vous vous trompez est de croire (ou tout au moins de vous comporter si vous croyez). que c’est chose possible dans le contexte capitaliste.

Aspects économiques de l’électricité

Le capitalisme repose sur le monopole et la gestion des moyens de production par une faible minorité sociale, étatique ou libérale. Il règne sur le monde entier et pas seulement en Occident mais également, sous forme de capitalisme d’Etat, en Russie, en Chine et autres Etats comparables. Sous le capitalisme, le but de la production est la réalisation de profits. Des Etats et des entreprises capitalistes rivalisent pour vendre leurs marchandises rentablement. Lorsqu’une entreprise peut vendre ses articles meilleur marché que ses concurrents elle peut réaliser des profits supplémentaires jusqu’à ce qu’à leur tour ces derniers adoptent la technique de production meilleur marché. Il y a donc sous le capitalisme une tendance, appliquée par la concurrence sur le marché mondial, à adopter sans cesse des modes de production meilleur marché.

L’industrie actuelle est pour la plupart actionnée par la dynamique électrique si bien que l’une des composantes importantes du coût des marchandises est l’électricité consommée dans le processus de leur fabrication. Etant donné les énormes investissements nécessités par la construction d’un réseau de centrales électriques, la tâche de la réaliser a échu dans la plupart des cas aux mains de l’Etat, agissant pour le compte de toutes les entreprises capitalistes du pays. Les centrales électriques sont alors régies comme des entreprises capitalistes d’Etat ayant pour objet la fabrication d’électricité aussi bon marché que possible, en vue de mettre les sociétés du secteur privé et du secteur nationalisé, qui la consomment, en mesure de soutenir rentablement la concurrence sur les marchés mondiaux. Le choix des techniques à mettre en oeuvre pour créer de l’énergie électrique est dicté par ce contexte capitaliste. Les centrales énergétiques en régies nationales sont, tout autant que les sociétés capitalistes privées, sujettes à la loi du profit.

L’énergie nucléaire

A part l’énergie hydraulique il existe actuellement trois méthodes importantes de production électrique, toutes trois reposant sur la rotation de turbines géantes actionnées par la force de la vapeur: faire brûler du charbon, faire brûler du pétrole (ou du gaz), faire fractionner des atomes d’uranium. Du point de vue écologique, toutes trois sont sujettes à critique. Au lieu d’être littéralement brûlées en gaz inutilisables, les ressources de charbon et de pétrole de la planète seraient plus rationnellement utilisées comme matières premières en industrie synthétique. Les risques que fait courir à notre environnement la fabrication d’électricité par fission atomique, et en particulier le problème de la destination finale des déchets radioactifs, sont à présent généralement connues à la suite de vos protestations.

Mais dans la société actuelle les considérations d’ordre écologique ne sont prises en compte que subsidiairement (dans la mesure où la pollution pourrait affecter d’autres intérêts capitalistes) quant au choix des méthodes à mettre en oeuvre. La considération primordiale est le bon marché — c’est-à-dire la compétitivité et les profits des entreprises qui consomment l’électricité. Le mode de création d’électricité actuellement meilleur marché est l’emploi du pétrole mais des préoccupations d’ordre stratégique (sécurité d’approvisionnement) et de prévision-des-prix ont conduit ceux qui ont à charge de faire marcher les centrales électriques à se tourner vers la fission nucléaire.

A l’évidence, il semble que les effets sur l’environnement à long terme de l’emploi de la fission nucléaire surpasseraient des avantages éventuels à plus court terme tel que la réservation du charbon et du pétrole pour des utilisations plus rationnelles. Sous le capitalisme cependant, avec son économie concurrentielle et imprévoyante, de tels aspects à long-terme et généraux ne sont pas retenus. Des réacteurs à fission atomique ont déjà en service et on en construira davantage au fur et à mesure puisqu’ils promettent un mode de production électrique meilleur marché et (d’un point-de-vue stratégique) plus sûr que le pétrole. Aussilongtemps que durera le capitalisme cela se produira inévitablement, en dépit de vos manifestations, pacifiques ou autres. C’est la logique du capitalisme, sa loi du profit, qui l’impose et que tous les gouvernements doivent finalement appliquer ou risquer d’entraver la compétitivité sur les marchés mondiaux des articles produits dans leurs pays.

Une campagne à but unique?

Mais est-ce que les risques dûs à la fission nucléaires sont un motif suffisant pour l’isoler en une opposition spécifique? Nous disons “non”, pour les raisons suivantes. Les deux autres méthodes pour engendrer de l’électricité par la force de la vapeur — brûler de la houille ou du pétrole — sont aussi sujettes à opposition d’un point-de-vue écologique si bien qu’un simple moratoire sur la construction de centrales d’énergie nucléaire (ou même la fermeture de celles en existence) ne mettra pas fin à la pollution par le capitalisme ni à son gaspillage de ressources irremplaçables du monde.

Des campagnes à but unique de cette sorte distraient l’attention du besoin de se débarrasser du capitalisme d’abord avant que rien de sensé et de durable puisse être fait quant aux problèmes de l’environnement. Et elles peuvent être récupérées pour servir les intérêts de groupes de la classe capitaliste. Nous ne supposons pas pour un moment que ce soit effectivement le cas, mais il n’est pas impensable que le “lobby du pétrole” pourrait apporter sa contribution financière à des campagnes anti-nucléaires telles que la vôtre puisqu’il serait le bénéficiaire de son succès sous le capitalisme. En tout cas, la lutte anti-nucléaire doit être vue d’un regard approbateur par les sociétés pétrolières géantes.

De plus, quelques-unes des objections que vous soulevez contre l’énergie nucléaire ne sont pas tant des objections dirigées contre elle en tant que telle, qu’à l’utilisation à laquelle elle est, ou pourrait être, destinée en société capitaliste. Ainsi de dire qu’elle peut servir à fabriquer des armes de destruction massive ou pourrait tomber entre les mains de quelque groupe terroriste est une objection qui n’a de sens que dans le contexte de la société capitaliste. Si le monde n’était pas divisé en Etats capitalistes rivaux où la force militaire est un facteur de la concurrence économique non seulement sur les marchés mais pour les itinéraires commerciaux et pour les sources des matières premières, alors il n’y aurait aucun besoin d’armées ni d’armes de destruction, atomiques ou “conventionnelles”.

Si vous êtes opposés à l’énergie nucléaire à cause de son possible emploi à la fabrication d’armes atomiques alors vous devriez logiquement lutter, comme nous, pour mettre un terme à fa société qui frelate la science de cette manière.

Le socialisme mondial

Quelle est donc notre alternative au capitalisme (y compris le capitalisme d’Etat qui existe en Russie, en Chine, etc.)? C’est le socialisme mondial. Un certain nombre d’auteurs sur l’écologie réalisent déjà qu’il n’y a pas de solutions nationales aux problèmes de l’environnement, de la pollution et du gaspillage des ressources mondiales. La planète forme une entité écologique si bien que c’est seulement à l’échelle planétaire que peuvent être résolus les problèmes écologiques. Malheureusement, cette conscience mondiale ne va pas assez loin et s’arrête à exiger la mise en place d’un gouvernement mondial ou d’organismes mondiaux pour traiter des problèmes de l’environnement sans changer le fondement capitaliste de la société. C’est pourquoi les solutions qu’ils proposent ne peuvent être au mieux que des palliatifs; ils traitent des effets, laissant la cause — le monopole des ressources mondiales par une seule partie de la population humaine et la production de biens en vue du profit — intacte.

Pour nous il ne suffit pas d’avoir une administration mondiale. Tout ce qui est dans et sur la terre doit aussi devenir le patrimoine commun de toute l’humanité. Seulement sur cette base-là, libérée des intérêts du capitalisme, l’humanité peut-elle rationnellement traiter la question de sa relation avec le reste de la Nature. La production des richesses serait alors sous la direction démocratique sociale et serait actionnée non seulement pour faire face aux besoins, suivant le principe “de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins”, mais aussi de protéger l’environnement et de préserver intelligemment les ressources.

(Socialisme mondial 8, printemps 1978)