LE CAPITALISME
“El orden de cosas habia cambiado; pero el despotisme, expulsado de los castillos, se habia refiigiado en los mostradores. ” Rapport fait et présenté à M. le Président du Conseil des Ministres sur les causes générales qui ont amené les événements de Lyon, par les deux chefs d’atelier P. Charnier et Bernard. Cité par Edouard Dolléans dans Historia del movimiento obrero 1830-1871, p. 59.
La critique du système capitaliste est à la base de la doctrine socialiste ; en ce sens, on peut dire que, d’une certaine manière, le socialisme est un enfant du capitalisme. L’un des tout premiers à formuler tout un travail de critiques et d’objections au capitalisme fut l’économiste suisse Jean Charles Léonard Sismonde de Sismondi (1773-1842), choqué par les effets de celui-ci sur les conditions de vie d’une nouvelle catégorie sociale, le “prolétariat”, c’est-à-dire, les “hommes qui n’ont aucune propriété”. Sismondi, qui n’était pas socialiste, s’éleva contre la doctrine du “laissez-farre” prônée par Adam Smith et les économiste libéraux. Dans sa foulée, et souvent inspirés par lui, suivront de nombreux autres critiques de la société naissante, dont un certain Karl Marx.
Aussi, avant d’aborder notre conception du socialisme, les caractéristiques de la société future, ainsi que les voies et les moyens que nous préconisons pour y parvenir, il nous a paru nécessaire de faire le point sur ce que nous entendons par “capitalisme”, “économie de marché” ou “libéralisme économique” (tous ces termes ou expressions sont équivalents).
Nous appelons “capitalisme” l’ordre social actuel, autrement dit, la forme d’organisation de la société, et de son économie, dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Le capitalisme est né en Angleterre à la fin du 18e siècle avec la Révolution industrielle, il a pris la place du féodalisme, et s’étend désormais à tous les pays du monde. Quand on parle de “Révolution industrielle”, on fait référence au processus d’industrialisation (remplacement de l’atelier artisanal par l’usine, invention de machines toujours plus perfectionnées, automatisation de la production) qui a permis d’augmenter, à un rythme et dans des proportions inconnus jusqu’alors, les possibilités de transformation des ressources naturelles (les matières premières) ainsi que la productivité du travail (la production par travailleur et dans un temps donné). Parallèlement à ces changements techniques, la Révolution industrielle a donné naissance à deux nouveaux agents économiques : l’entrepreneur capitaliste, propriétaire des moyens de production, et avec la généralisation du système du salariat, le prolétaire ou ouvrier salarié.
Dans la mesure où, en développant les moyens de production et en favorisant le perfectionnement constant des sciences et des techniques, le capitalisme offre maintenant la possibilité de satisfaire toutes les nécessités de l’humanité, ce système a joué un rôle historique progressif.
La base du système capitaliste (en cela, il ne se différencie pas des systèmes économiques qui l’ont précédé), c’est la propriété privée et le contrôle des moyens de production et de distribution des richesses (qui sont les moyens d’existence de la société) par une petite minorité de la population, que nous appelons “classe capitaliste”.
Dans notre société, la propriété privée des moyens de production a comme conséquences :
– sur le plan économique (et c’est là, avec le système du salariat, la grande originalité du capitalisme) : la production généralisée de marchandises, autrement dit, de biens et de services dont l’objet est, non la satisfaction des besoins collectifs et individuels des membres de la société, mais la vente sur un marché concurrentiel en vue d’obtenir un profit monétaire ;
– sur le plan social : la division de la société en deux classes sociales principales aux intérêts opposés, d’une part, la classe capitaliste, qui possède et contrôle les moyens de production, et d’autre part, la classe salariée, propriétaire de ses seules capacités intellectuelles et physiques (sa force de travail) et obligée de travailler pour la première en change d’un salaire. El s’ensuit de cette division de la société en deux classes antagoniques, une lutte de classes inévitable pour une part plus importante des richesses produites : des salaires plus élevés pour, les uns, des profits plus importants pour les autres.
PROPRIETE PRIVEE…
“Les instruments ni les fruits du travail n’appartiennent pas aux travailleurs, mais aux oisifs. Les branches gourmandes absorbent la sève de l’arbre, au détriment des rameaux fertiles. Les frelons dévorent le miel créé par les abeilles.” Auguste Blanqui (1805-1881)
“Tant que le droit de propriété sera le fondement de l’édifice social, la classe la plus nombreuse et la plus estimable n’aura en partage que disette, tourmente et désespoir.” Thomas More (1478-1535)
“Partout où existe la propriété privée, où toutes les choses se mesurent par l’argent, on ne pourra faire en sorte que dans l’Etat régnent la justice et la prospérité sociales.” Thomas More
“L’appropriation privée de la terre est la source des privilèges injustes contre lesquels s’élève le socialisme.” George Bernard Shaw (1856-1950)
Dans le système capitaliste, on l’a vu, les moyens de production des richesses de la société 1 ne se trouvent pas sous le contrôle démocratique des membres de la société, mais sont monopolisées par une fraction minoritaire de la population : la bourgeoisie ou classe capitaliste. Les décisions relatives à la production (chois des produits fabriqués, quantité et qualité des biens et des services produits) ou à l’organisation du travail sont, en conséquence, prises, non dans l’intérêt de la société, mais dans celui de cette minorité possédante, il en résulte que, dans la sphère économique, l’exercice de la démocratie est inexistant puisque la majorité de la population se trouve écartée des centres de décision sur les sujets les plus importants touchant à sa vie quotidienne.
Cette reconnaissance de la propriété privée des moyens de production comme base de l’économie capitaliste, et de ses conséquences (choix faits en fonction des intérêts spécifiques et exclusifs de cette minorité possédante), est la pierre angulaire de la critique socialiste du capitalisme. Une critique qui fut bien vivante tout au long du 19e siècle et jusque vers la Révolution russe, époque où elle fut dévoyée et/ou oubliée par les deux courants prétendument socialistes qui s’imposèrent alors :
– le léninisme, partisan de la propriété étatique des moyens d’existence de la société, autrement dit le capitalisme d’Etat ;– le réformisme, favorable à une économie capitaliste “humanisée” et à l’intervention de l’Etat dans l’activité économique et la régulation des relations sociales.
(1) Les moyens de production et de distribution comprennent :
– la terre, les mines, les carrières, les forêts et les océans, d’où sont extraites les matières premières,
– les usines, les fermes, et leurs machines, où sont traitées et transformées ces matières premières,
– les moyens de transport : sociétés de transports routiers, ferroviaires, maritimes et aériens (sauf lorsqu’ils ne sont pas jugés rentable, auquel cas ils sont laissés à la charge de l’Etat qui les gère au profit de la classe capitaliste),
– les centres de distribution (supermarchés, hypermarchés, grands magasins, entrepôts, etc.),
– les autres entreprises de services,
– les moyens de communication (journaux, radios, télévisions…)
… ET CONTROLE DES MOYENS DE PRODUCTION
Si les entreprises appartenant à un seul individu, à une famille ou à un petit nombre d’associés étaient, à la fin du 19e siècle, de loin les plus nombreuses, leur développement et, donc, la nécessité d’investissements toujours plus importants, entraînèrent le recours à des capitaux extérieurs, l’apparition des sociétés par actions et, progressivement, la concentration industrielle (fusions, cartels, holdings, etc.).
En raison des dimensions atteintes par les entreprises actuelles et la complexité croissante des opérations liées à la production, les propriétaires de ces entreprises en vinrent à déléguer une grande partie de leur pouvoir de décision dans L’administration de leurs sociétés à des salariés hautement qualifiés (les Directeurs, Directeurs Généraux, etc.) qui gèrent les entreprises à la place et dans l’intérêt des actionnaires.
Si, traditionnellement, le pouvoir économique a impliqué une relation étroite entre capacité de décision et propriété privée, l’influence croissante de cette couche de décideurs salariés a entraîné une relative déconnection entre pouvoir de décision et propriété privée.
Cependant, la délégation des pouvoirs dont sont investis ces cadres supérieurs ne les transforme pas en capitalistes, ces salariés “privilégiés” étant, à l’image des entraîneurs de football, toujours sous la menace d’un licenciement par le directoire ou le conseil d’administration.
Ainsi, cette délégation, si elle multiplie les centres de décision et diffuse le pouvoir de décision vers des individus qui ne sont pas propiétaires des entreprises qu’ils administrent, ne remet pas en cause l’institution légale de la propriété privée, qui reste toujours le fondement de l’organisation économique de notre société.
LA PROPRIETE PRIVEE, INSTRUMENT DE DOMINATION SOCIALE
L’appropriation privée des moyens d’existence de la société par la classe capitaliste et, par conséquent, le contrôle que cette classe exerce sur l’économie, lui confèrent une influence déterminante dans les choix concernant tous les domaines de la vie économique, politique, législative et sociale et, bien entendu, dans la défense de ses intérêts et privilèges.
Ce pouvoir exorbitant, et disproportionné eu égard à sa faible importance numérique, s’explique par le fait que cette minorité contrôle directement (médias, entreprises) ou indirectement (à travers diverses institutions : Etat, éducation, religion) la presque totalité des canaux de transmission et de diffusion des idées. Ces différents moyens de propagande (dont ce n’est pas forcément la fonction exclusive) permettent à la classe capitaliste de mener une offensive permanente par la diffusion d’une idéologie qui lui est propre et qui la favorise : l’idéologie, ou culture, dominante.
L’idéologie dominante, c’est l’ensemble des idées, normes, concepts, valeurs ou principes qui appartiennent exclusivement à la classe dominante, mais que celle-ci diffuse dans la société, à travers les canaux déjà mentionnés, en vue de leur conférer un caractère général et consensuel, autrement dit, en vue de leur acceptation par les membres de la société.
L’idéologie dominante a pour objectif de légitimer le système capitaliste, qui est un ordre social basé sur la propriété privée, afin de justifier et de renforcer le pouvoir et le contrôle que la minorité possédante exerce sur l’ensemble de la société.
Pour atteindre cet objectif, l’idéologie dominante a pour fonction de conditionner l’ensemble de la population en vue d’obtenir son adhésion à des idées qui lui sont étrangères, mais qu’elle doit considérer comme siennes. Ce conditionnement social vise à favoriser la résignation et la soumission et, en particulier, l’acceptation, par les salariés, de leur situation de dépendance et de subordination aux intérêts de la classe capitaliste, considérés comme les intérêts “nationaux”. Les membres de la société doivent en venir à être persuadés que la société actuelle est “naturelle”, “étemelle” et “immuable”, “la seule forme d’organisation possible” dont la remise en cause ne saurait relever que d’une “utopie” irréalisable.
L’ARGENT
1. L’argent, moyen d’échange
L’appropriation privée des moyens de production et de distribution par une petite minorité de la population exclue l’immense majorité du libre accès aux biens et aux services produits, nécessaires à leur vie quotidienne et à la satisfaction de leurs besoins. Aussi, pour avoir accès à ces biens et ces services, y compris les plus élémentaires (nourriture, vêtements, logement, transports, etc.), les gens doivent les acheter à leur propriétaire, c’est-à-dire échanger de l’argent contre le bien ou le service dont ils ont besoin. Ceux qui produisent les richesses de la société (les salariés) doivent donc dépenser l’argent qu’ils ont obtenu en échange de leur travail (leurs salaires) pour acheter les richesses qu’ils ont eux-mêmes produites (les nécessités de l’existence) à ceux qui les possèdent mais ne les produisent pas.
L’argent (ou plus exactement, les moyens de paiement : pièces de monnaie, billets de banque, chèques bancaires, cartes de crédit, etc.) est donc indissociable de la propnété privée : l’existence de la propriété privée conditionne celle de l’argent. La nécessité de l’argent comme moyen d’échange (c-à-d. comme intermédiaire entre l’acheteur et le vendeur) est due uniquement au fait que les biens et les services produits sont appropnés par quelques-uns. En effet, les capitalistes (patrons, actionnaires), et ceux qu’ils utilisent pour gérer les entreprises à leur place, ont besoin d’une unité de mesure commune, d’un équivalent universel, d’une unité de coût générale, pour calculer, et comparer, le coût de revient des biens et des services produits et, partant, déterminer leur prix de vente, et donc, bien sûr, le bénéfice réalisé.
2. Un système inefficace
D’après les économistes professionnels qui défendent l’argent, celui-ci est un instrument simple et utile qui facilite de la façon la plus efficace possible la production et l’échange des biens et des services, en donnant aux gens un choix plus large de choses à consommer.
Il y a un élément de vérité dans cette argumentation. L’argent est certainement meilleur que le troc. Sans pièces de monnaie et, de nos jours, comptes, chèques bancaires et cartes de crédit, les échanges aux niveaux actuels seraient impossibles, et, pour les salariés, ce système est préférable au paiement en nature, puisque cela signifie que ce sont eux, et non leur employeur ou l’Etat, qui décident ce qu’ils consomment.
Mais l’existence de l’argent crée une pénurie artificielle car le montant des achats est limité par la quantité d’argent que possède le consommateur : celui-ci n’achète pas en fonction de ses besoins, mais en fonction de ses revenus. Le manque d’argent apparaît ainsi comme un obstacle à l’acquisition des biens même les plus indispensables.
3. Un système gaspilleur
Le système monétaire requiert une main-d’oeuvre importante et coûteuse pour assurer son fonctionnement, depuis ceux qui sont impliqués dans la production et le contrôle de la monnaie, des tickets de transport, des factures, etc., en passant par ceux qui sont concernés par dépistage et la répression de la fraude financière et fiscale (l’immense majorité de tous les crimes), jusqu’à ceux dont le travail consiste à encaisser, payer, compter, surveiller l’argent. Tout ceci gaspille des ressources et influe négativement sur la production. “La monnaie n’est pas le catalyseur essentiel du développement et du progrès ou de la création de la richesse, il les suit ou les entrave. Il est leur obstacle gaspilleur et inefficace.” (Melvin Chapman, The Universal Impediment, Third Millenium).
4. Un système corrupteur
Mais l’argent n’est pas seulement cela, il est aussi un système socialement destructeur car il corrompt toute relation dans laquelle il intervient.
Voir l’article ‘The Curse ofMoney’, The Socialist Standard, mars 1998.
5. Un système sans argent
Tous ces inconvénients inhérents à l’existence du système monétaire signifinet qu’il ne peut y avoir aucune avancée sociale fondamentale aussi longtemps que nous le maintiendrons.
Le but des socialistes n’est pas simplement d’abolir l’argent en tant que tel. La tentative effectuée en ce sens par le dictateur cambodgien Pol Pot dans son pays s’est avérée un désastre pour l’économie du Cambodge puisqu’elle s’est faite dans le cadre du capitalisme.
Ce que les socialistes préconisent, c’est un changement dans la forme de propriété des moyens d’existence de la société : le remplacement de la propriété privée par la propriété commune – ou sociale (et non, étatique) et leur contrôle démocratique.
L’existence de l’argent et celle du Socialisme sont incompatibles puisque, nous l’avons dit, l’argent implique la propriété privée et, donc, l’échange, alors qu’avec l’avènement de la propriété commune, les biens ne seront plus produits pour être vendus (comment peut-on acheter ce qui nous appartient déjà ?) mais pour être distribués ou, plutôt, pour être mis à disposition des consommateurs qui se serviront en fonction de leurs besoins. Ils n’auront plus besoin d’argent et, par conséquent, plus besoin non plus de banques, de compagnies d’assurances, de fonds de pension ou de toute autre institution financière.
“… le remplacement des complexités du système monéraire par la simple manipulation des quantités, l’adaptation de la production et de la distribution aux besoins environnementaux et humains, et la libre disponibilité de l’information, non déformée par la publicité, les possibilités seraient sans limites.” (Melvin Chapman, The Universal Impediment, Third Millenium).
Comme tous les concepts nouveaux ou inhabituels, il nous est difficile d’imaginer une organisation de la société sans argent, et elle nous paraît donc impossible. C’est pourquoi, l’idée d’une société débarrasée de l’argent et des banques nous laisse incrédules, sceptiques ou perplexes. Mais nous ignorons, à nos dépens et à notre péril, les implications de notre refus à la réaliser. Comme nous ne sommes pas capables de visualiser comment quelque chose peut être fait, nous avons tendance à assumer que c’est impossible à exécuter et, par conséquent, qu’il est inutile d’essayer. Mais le capitalisme lui-même n’a pas toujours existé, et ce que nous créons, nous pouvons aussi l’éliminer.
L’argent est considéré ajuste titre comme le lubrifiant qui permet au capitalisme d’avancer ; mais il n’est pas la condition indispensable du bon fonctionnement de toute société, qui est la détermination des nécessités de la vie (besoin de se nourrir, de s’habiller, de se loger, de se déplacer, de se cultiver, de se distraire, etc.) la recherche de leur satisfaction. A l’opposé des partisans du capitalisme d’Etat et de ceux qui proposent la nationalisation du système financier, les socialistes préconisent l’établissement d’une société qui produira des biens et des services destinés, non pas à être échangés contre l’argent, mais simplement pour l’usage de toute la communauté.
LA PRODUCTION POUR LE PROFIT
“En vano se harâ crecer el trigo para los que tienen hambre o se fabricarân vestidos para los que andan desnudos, si no estân en condiciones de pagar.” Sismonde de Sismondi (1773-1842).
“Ôtez la propriété, l’aveugle et impitoyable intérêt qui l’accompagne, faites tomber tous les préjugés, les erreurs qui les soutiennent, il n’y a plus de résistance offensive, plus d’actions féroces, plus de notions, plus d’idées de mal moral.” Morelly ( – ), Code de la Nature, 1755.
1. La production pour le profit d’une minorité
Nous l’avons déjà dit, l’appropriation des moyens d’existence de la société par une petite minorité privilégiée a une conséquence directe capitale : la production des biens et des services nécessaires au fonctionnement de la société est organisée, non dans l’intérêt de la population, mais au bénéfice de cette seule minorité possédante. Plus précisément, les biens et les services sont produits, non pour satisfaire les besoins, tant individuels que collectifs, de l’humanité, mais dans le but d’être vendus sur un marché concurrentiel en vue d’en retirer un profit financier destiné à cette minorité.
La production des richesses pour le profit, autrement dit, la production généralisée de marchandises, est une caractéristique originale du capitalisme. En cela, ce système diffère des sociétés qui l’ont précédé, puisque sous celles-ci, une partie importante de la production servait à satisfaire les besoins immédiats des producteurs -paysans et artisans-.
Le profit, réalisé lors de la vente, et réinvesti dans l’entreprise, est une condition de son développement et, donc, de profits ultérieurs, nécessaires à l’accumulation du capital.
2. Conséquences et limites de la production pour le profit
Considéré par les partisans du capitalisme comme un stimulant à la production, le profit a en effet permis un développement de la technologie et des forces de production sans équivalent dans l’Histoire de l’Humanité. Il a également incité les capitalistes à conquérir le monde au point que l’argent et les considérations commerciales ont envahi littéralement tous les domaines de l’activité humaine. Même la religion, pour laquelle un “master degree in church management” a été créé à l’Université de Lincoln, en Angleterre, n’échappe pas à la règle. Pour Raymond Rodger, assistant de l’évêque de Lincoln, et l’un des créateurs du diplôme : “C’est notre travail d’extraire le meilleur qu’ont à offrir les entreprises qui marchent et l’utiliser dans notre contexte… Ce que nous avons à offrir c’est la gloire de Dieu, et nous devons fournir le meilleur service possible à nos clients en termes de valeur ajoutée…” (The Times, 13 avril 1998).
Cependant, le capitalisme – le système du profit – a atteint ses limites. Aujourd’hui, ce ne sont plus des causes naturelles ou l’incapacité de l’humanité à maîtriser la nature qui amènent la mort, la pauvreté, le stress et l’insécurité, sans parler des autres maux de la vie moderne, mais la façon dont la société est organisée. Car, si ce système, qui est infiniment plus productif et dynamique que ne l’était le féodalisme, par exemple, a permis aux sciences et aux techniques d’effectuer d’incomparables progrès, il n’est pas le meilleur distribution possible. En effet, certaines anomalies proviennent de la nature même du système, de son incapacité à utiliser pleinement les forces productives qu’il a lui-même créées, incapacité provenant de l’impossibilité de résoudre la contradiction qui existe entre l’énorme potentiel actuel de production des richesses et le mode de distribution de ces richesses réduit à la “demande effective” du “marché” (c’est-à-dire aux seuls “consommateurs” ayant les moyens de se procurer un bien ou un service), et ce sans tenir compte des besoins réels de la population.
Ce que le profit signifie dans la pratique, c’est que toute décision concernant la production d’un bien ou d’un service quelconque est prise, après étude de marché, en fonction du seul critère de rentabilité. Cette étude de marché n’a pas pour but de déterminer ce dont les clients potentiels ont besoin mais ce qu’ils peuvent payer, ce qui n’est pas du tout la même chose. Les biens et les services sont produits dans la seule perspective du profit et seuls ceux-là. Si un produit, même le gadget le plus inutile, est susceptible de rapporter des bénéfices, il sera fabriqué ; ce qui ne sera pas le cas si un bien ou service, même utiles à la société, sont jugés non rentables. Ainsi, sous le système capitaliste, les profits passeront toujours avant toute autre considération, y compris avant la fourniture de biens et de services essentiels au bon fonctionnement de la société, tels que les transports collectifs, souvent laissés à la charge de l’Etat car considérés comme insuffisamment rentables, la construction de logements sociaux, l’amélioration des conditions de travail ou la protection de l’environnement.
Le problème, c’est que quand des bénéfices sont réalisés dans un secteur de l’économie, ils attirent d’autres investissements qui entraînent une augmentation de la production, une concurrence accrue dans ce secteur pour une meilleure part du marché. Il arrive alors un moment où les capacités productives du secteur en question dépassent les possiblités d’absorption du marché correspondant. A ce moment-là, éclate une crise de sur-production. La chute des prix qui en découle entraîne une baisse des bénéfices et, donc, des retraits de capitaux qui vont s’investir ailleurs, des licenciements, la banqueroute des entreprises les plus fragiles ou leur absorption par les plus fortes, et même, si nécessaire, l’arrêt de la production.
Pour s’en convaincre, il suffit d’examiner les exemples de la nourriture et du logement :
– en effet, il n’est nul besoin d’être socialiste pour constater que, tous les ans, des tonnes de nourritures sont détruites et des milliers d’hectares de terres cultivables mis en jachère pour cause de “surproduction” (!) alors que des millions de personnes (parmi lesquelles une proportion importante d’enfants) meurent de faim chaque année ;
– il n’est pas non plus besoin d’être économiste pour savoir qu’il y a “pénurie” de logements pour tant de SDF qui dorment dans la rue ou dans le métro et les milliers de familles qui vivent dans des logements trop petits ou insalubres, alors que des milliers d’appartements restent vides et que les matériaux, les machines et la main-d’oeuvre nécessaires à la construction de logements sont inutilisés ou au chômage.
Les entreprises existent pour faire du profit, pas pour loger les sans-abris, nourrir les crève-la-farm ou donner du travail aux chômeurs. C’est la seule perspective du profit qui les pousse à produire, et c’est à cette seule condition qu’elles investissent. Et si elles perdent de l’argent ou n’en gagnent pas assez, ou si elles estiment pouvoir en gagner davantage dans un autre secteur de l’économie ou dans un pays à la législation sociale plus “accueillante” et aux salaires plus bas, elles n’hésiteront pas à licencier des salariés, à fermer des usines ou des bureaux et à les “délocaliser” ou à investir dans un secteur plus prometteur. Tout ceci, pour dramatique que ce soit pour des millions de salariés et leurs familles, fait partie de la routine de la vie économique capitaliste.
“Pas de profit, pas de production“, voilà la loi fondamentale de l’économie capitaliste, et la raison pour laquelle nos besoins ne peuvent être convenablement satisfaits dans le cadre de ce système. On le voit, nos problèmes ne sont ni naturels ni inévitables mais des problèmes de société, inhérents au capitalisme, et que ce système de par sa nature même présente des obstacles insurmontables à leur solution.
3. Liberté, égalité, fraternité… marché ?
Un marché, nous l’avons vu, correspond à la “demande effective”, à l’ensemble des consommateurs qui ont les moyens d’acquérir un bien ou un service déterminés. A partir de cette définition, on comprendra facilement que le marché des yachts de plaisance et celui du pain de 400 grammes ne signifient pas la même chose. Le premier s’adresse à une couche privilégiée de la population, ceux qui ont l’argent, ou auxquels les banques accepteront d’accorder un crédit, nécessaire à l’achat d’un bien luxueux et superflu ; le second concerne une denrée alimentaire de base et s’adresse à toute la population.
La première constatation qui s’impose, c’est que le marché, loin d’être démocratique, est le reflet des inégalités qui déchirent notre société : combien d’entre nous sont susceptibles d’être inclus dans le marché des diamants, ceux des hors-bords ou des Rolls Royce ? C’est une lapalissade de dire que plus nos revenus sont faibles et moins nous avons accès aux marchés : “La justice sociale et le marché sont des pôles opposés sans points de rencontre, de sorte que, ou nous éliminons le modèle néolibéral ou nous n’éliminerons jamais la pauvreté. Peu importent les paroles, les discours, les termes pompeux ni les euphémismes utilisés pour décrire le modèle économique actuel ; celui-ci est toujours identique à celui imposé par la dictature [de Pinochet, N. du T.] : il concentre la richesse et socialise la pauvreté… le néolibéralisme est injuste et inhumain en uniforme ou en cravate.” (Mauricio Buendia, La extraña guerra contra la pobreza, Punto Final, août 1996, p. 12).
Telle n’est pas la position des partisans du capitalisme pour qui le marché est le meilleur mode de distribution possible des richesses, et synonyme de liberté. Liberté pour les consommateurs tout d’abord, ce qui est partiellement vrai puisqu’il permet aux clients potentiels (dans la limite de leurs revenus !) l’accès à une infinité de biens et de services et l’exercice d’une certaine (mais très relative) liberté de décision. Liberté également vis-à-vis de l’Etat, dont les capitalistes souhaitent, du moins dans leurs déclarations officielles, s’affranchir. Souhait, par ailleurs, constamment contredit par la réalité…
Car l’Etat intervient dans l’économie pour les motifs et les opérations les plus divers, mais, curieusement, toujours en faveur de ceux qui se prétendent ses ennemis : masse de lois, conventions et traités bilatéraux ou multilatéraux réglementant la “libre” circulation des capitaux (au fait, qui les détient ?) et des marchandises (là aussi, qui les possède ?) et qui cachent une autre réalité, la défense d’intérêts économiques éloignés (et contraires) à ceux de la masse de la population ; infinité d’achats étatiques, toujours onéreux, dans des secteurs tels que ceux de l’armement (dont on connaît l’utilité pour la société) ou l’aéronautique, pour lesquels le recours au seul “libre marché” signifierait la condamnation à mort (et la ruine des actionnaires) ; subventions étatiques, toujours généreuses, aux secteurs les plus divers, depuis l’agriculture à l’industrie d’armement (encore ? mais qui nous défendra des capitalistes ?), en passant par l’automobile, la sidérurgie et bien d ‘autres… pour ne citer que les “entorses” les plus communes à la théorie du “libre échange”
Pour couronner le tout, comment ne pas observer le silence pudique des partisans du “libre marché” sur l’absence (ou la faible présence) de ce dernier dans des domaines (aussi inutiles et dispendieux) tels que que la protection sociale et les transports en commun, silence à peine interrompu par quelque fonctionnaire international distrait : “Les marchés ne peuvent opérer dans le vide, ils requièrent un cadre légal et régulateur que seuls les gouvernements peuvent adopter, et pour beaucoup d’autres tâches, les marchés sont parfois inadéquats ou simplement un échec. Pour cela, les gouvernements doivent, par exemple, construire des infrastructures et fournir des services essentiels aux pauvres…” (Rapport 1991, Banque Mondiale).
Notons que le silence de la plupart des partisans du “libre marché” sur son “inadéquation” sociale ne les empêche pas de sortir de leur torpeur lorsqu’il s’agit de condamner les “charges” sociales et fiscales toujours trop lourdes pour les entreprises et d’applaudir l’intervention de l’Etat lorsque celui-ci consent des réductions, abattements, etc. sur ces mêmes “charges” en vue de favoriser la “compétitivité” des entreprises (et l’augmentation des profits ?) ainsi que la “création” d’emplois (mais pourquoi le chômage augmente-t-il ?).
4. Les crises de “surproduction”
La période d’expansion économique qui suivit la 2nde Guerre mondiale favorisa la diffusion quasi-généralisée, en tout cas dans les pays industriels, d’équipements autrefois réservés à une minorité aisée (réfrigérateurs, machines à laver, téléviseurs, etc.), l’accès au logement à de nombreuses familles, la création de systèmes de protection sociale (le fameux Etat-Providence aujourd’hui remis en cause) et, par là, une augmentation réelle de la qualité et du niveau de vie.
Ces années d’après-guerre, qu’on qualifia à tort de “Trente Glorieuses” (si l’on se réfère à l’action, dès 1954, de l’abbé Pierre en faveur des sans-logis, les mouvements de mécontentement qui éclatèrent un peu partout en Europe en 1968, etc.), créèrent l’illusion que les guerres et les crises économiques n’étaient plus que de douloureux souvenirs d’un passé révolu.
La crise pétrolière du début des années 70, si elle ne déclencha pas une prise de conscience du caractère chaotique du capitalisme, rappela que les crises, loin d’être des vestiges du passé, sont un phénomène cyclique, inhérent au système capitaliste. Tout le XIXe siècle et le début du XXe ont été marqués par une succession ininterrompue de crises d’importance et de durée diverses : 1818-1819, 1825, 1836, 1845-1847, 1857, 1866, 1873, 1883, 1890, 1893-1895, 1900, 1907, 1913. La crise de 1929 va signifier une rupture par rapport à ces cnses localisées, limitées à un pays ou à un petit groupe de pays, en ce qu’elle va être la première crise d’ampleur mondiale ; cette crise va souligner l’interdépendance croissante des économies nationales (la tendance à la “globalisation” ou à la “mondialisation” de l’économie). Cette interdépendance, en même temps qu’elle aggrave les effets de chaque crise, donne à celles-ci l’occasion de se propager plus rapidement. Le crash boursier de Wall Street, en octobre 1929, tout comme les crises financières qui suivront, ne fut pas, comme on a tendance à le croire, le détonateur, mais le reflet de la mauvaise situation économique. Comme le montra l’économiste John Kenneth Galbraith, dans son livre Le grand crash8, les spéculateurs prirent conscience de l’état de surproduction dans lequel se trouvait l’économie réelle et tentèrent de vendre leurs actions pour récupérer leur mise, provoquant ainsi le crash boursier ; la crise économique qui suivit fut le résultat, non de cette crise financière, qui eut indéniablement un effet multiplicateur, mais de la situation de surproduction de l’économie. D’autres cnses mondiales suivront, celles de 1974-1975 (la crise pétrolière déjà citée), 1980-1982, 1990-1993 et 1998 (la crise “asiatique” qui, en réalité, frappera durement la Russie et l’Amérique latine). Cette dernière crise, à l’instar de celle de 1929, fut la conséquence de l’état de surcapacité et de surproduction qui affecte des secteurs clés de l’industrie : l’électronique, l’informatique, l’automobile, l’industrie pharmaceutique, la construction navale, etc.
A la différence des crises qui éclatèrent jusqu’au milieu du XIXe siècle, et qui étaient généralement des crises de subsistance, provoquées par de mauvaises récoltes dues aux conditions athmosphénques défavorables, les crises actuelles sont des crises de “surproduction”, c’est-à-dire des crises dues, non au fait que tous nos besoins sont satisfaits, mais à une production qui dépasse la demande du marché : les consommateurs, ceux en tout cas qui ont les moyens de payer, ne peuvent plus absorber les produits ou les services proposés par les entreprises.
La crise (la fermeture d’usines, la faillite d’entreprises, la ruine de capitalistes -spéculateurs ou patrons-, le licenciement de salariés, etc.) est le point final de toute période d’expansion, et celle-ci ne peut être perpétuelle car elle dépend de l’investissement… que les spéculateurs n’orientent que vers les entreprises ou les secteurs susceptibles de leur rapporter des intérêts. L’afflux des capitaux dans un secteur en plein boom permet l’achat de machines plus performantes ; mais comme toutes les entreprises concurrentes, dans leur lutte pour une meilleur part de marché (une plus grosse part du gâteau) font de même, il arrive un moment où les capacités productives du secteur considéré dépassent la demande du marché, il y a à ce moment-là “surproduction”, la demande étant inférieure à l’offre, on assiste à une chute des pnx et, donc, des bénéfices, qui entraîne une diminution de la production, rendue moins attractive.
La raison de vivre du capitalisme étant le profit, ce sont les variations du taux de profit qui déterminent le niveau de l’activité économique : les crises sont la conséquence d’une baisse du taux de profit, et la seule façon de sortir d’une crise est d’augmenter ce dernier (aux dépens des salariés) pour permettre une reprise de l’investissement. Ainsi, inévitablement, et tant que durera le capitalisme, à chaque période de croissance succédera, l’histoire du système capitaliste le montre, une période de crise… et chaque crise préparera les conditions de la pénode de croissance suivante… avec la différence, cependant, que les effets des crises sur les conditions de vie et de travail des salariés et de leurs familles sont déplus en plus dévastateurs.