Réponse à des anarchistes

(publiée dans le numéro 17 du Poing Noir, journal du Groupe d’Actions et d’Etudes Libertaires, Paris, novembre 1975)


Les points soulevés dans la critique du Groupe d’Actions et d’Etudes Libertaires (G.A.E.L.) sont essentiellement ceux qui ont traditionnellement séparé les marxistes des anarchistes, particulièrement sur l’Etat.

L’Etat est un organe qui s’est développé avec l’apparition de la société de classe ; un organe dont la fonction est de mettre en application les désirs et les volontés de la classe sociale qui le contrôle. Il est le pouvoir de coercition de la classe dirigeante, sa violence institutionnalisée. Aujourd’hui, l’Etat a un virtuel monopole des moyens d’exercer la violence, tels que les mitrailleuses, les chars de combat, les bombes, etc.

La classe dirigeante actuelle n’abandonnera pas volontairement sa propriété et son contrôle des moyens et des instruments de production et de distribution ; elle devra en être forcée. Le seul moyen pratique pour la classe ouvrière d’effectuer ce renversement est de prendre contrôle du pouvoir de coercition sociale – l’Etat – et de l’utiliser contre la classe capitaliste.

L’Etat est la violence institutionnalisée, mais aucune classe dirigeante n’a jamais gouverné par la violence seule, excepté de brèves périodes. Un certain minimum de consentement de la classe dirigée est requis. Cela signifie que la classe dirigeante doit d’une certaine manière tenir compte de l’opinion de la classe ouvrière lorsqu’elle décide comment utiliser l’Etat. Plus même, car en fait, dans les pays industrialisés de l’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord, grâce aux pressions de la classe ouvrière et aux divisions entre les diverses sections de la classe dirigeante, la classe ouvrière est parvenue à avoir son mot à dire dans le choix du personnel qui contrôlent l’Etat, c’est-à-dire les membres des assemblées législatives et les ministres du gouvernement qui leur sont responsables. Il est vrai que les gouvernements et les parlements ne contrôlent pas les autres aspects de la société, et certainement pas le fonctionnement de l’économie, mais ils contrôlent l’exercice du pouvoir politique, incluant l’utilisation de la violence.

Cela signifie qu’une fois que la classe ouvrière est devenue socialiste elle peut utiliser le scrutin pour envoyer des délégués mandatés aux différentes institutions électives pour ainsi parvenir à contrôler l’Etat. Elle peut alors utiliser l’Etat pour forcer la classe capitaliste à rendre sa propriété et son contrôle des moyens de production. Il n’est absolument pas question pour la classe ouvrière de former un gouvernement, ni même un “gouvernement . . . de transition”, comme semble le penser le G.A.E.L., mais uniquement d’utiliser le pouvoir de coercition (démocratiquement réorganisé, il va sans dire) pour l’unique acte révolutionnaire de déposséder la classe capitaliste. Ce qui pourrait être effectué dans un très bref délai, et une fois la tâche accomplie, ce pouvoir de coercition sera démantelé, laissant place à une simple administration démocratique et désarmée.

Quelle alternative les anarchistes soutiennent-ils ? Si les anarchistes sont d’accord avec les socialistes pour dire que la vaste majorité de la classe ouvrière doit désirer le socialisme avant qu’il puisse être établi, alors pourquoi prôner le long et difficile chemin qu’est le défi ou le contournement de l’Etat – chemin qui implique la certitude d’une violence et d’un carnage absolument pas nécessaires ? Pourquoi la classe ouvrière n’essaierait-elle pas en premier lieu le chemin essentiellement pacifique qui consiste à gagner démocratiquement le contrôle de l’Etat ? Si cela échoue (ce qui est peu probable) alors la classe ouvrière devra trouver un moyen alternatif pour déplacer la classe capitaliste. Cependant, selon l’analyse socialiste, une fois armée de la compréhension socialiste, les chances de la classe ouvrière de pouvoir établir le socialisme par l’action politique démocratique – le scrutin – sont excellentes.

Si, d’un autre côté, les anarchistes ne croient pas qu’il soit nécessaire d’avoir une majorité en faveur du socialisme avant son établissement et favorisent quelques actions minoritaires contre les capitalistes et l’Etat, dans ce cas ils prêchent un dangereux non-sens et il est assez compréhensible qu’ils préconisent la violence.

Les socialistes ne comprennent pas les objections du G.A.E.L. au système de représentation et ne pensent certainement pas grand’chose de l’argument pour le moins non scientifique utilisé pour le soutenir (“l’homme possède et possédera peut-être pour longtemps des tendances à l’autoritarisme”). Il est assez évident que toutes les décisions concernant le fonctionnement de la société socialiste ne pourront être prises dans des meetings de masse du peuple tout entier. Ce sera sans doute le cas pour certaines décisions d’envergures locales, mais, la vie sociale étant aujourd’hui si complexe, un système de représentation ou, si vous l’aimez mieux, de délégation est inévitable, même dans le socialisme.

Mais dans le socialisme, il sera impossible pour les délégués ou les représentants élus de se transformer en nouvelle classe dirigeante, du moins sans le consentement de la majorité (ce qui indiquerait qu’elle ne désire plus le socialisme). Premièrement, parce qu’il existera différents mécanismes de sauvegarde pour assurer qu’ils seront toujours sous le contrôle démocratique du peuple, tel que la rotation des postes, une limitation du temps de la durée des mandats des délégués, la possibilité de révoquer n’importe quel délégué selon le désir de la majorité, etc. Deuxièmement, ceux qui seront mandatés par la communauté pour exécuter ses décisions ne seront pas en position privilégiée en ce qui concerne la consommation, étant donné que chaque membre de la société aura libre accès aux biens et aux services qui sont nécessaires pour vivre et jouir de la vie en accord avec le principe “à chacun selon ses besoins, de chacun selon ses capacités”. Et troisièmement, il n’existera plus de force armée à la disposition des délégués, l’Etat ayant été démantelé.

Quant au troisième point – le centralisme ou le fédéralisme ? – le Parti Socialiste du Canada soutient que la décision sur le degré de centralisation ou de décentralisation dans la société socialiste revient aux membres de la société socialiste eux-mêmes, à la lumière de leurs préférences et des circonstances qui prévaudront. Ce n’est pas quelque chose qui peut être décidé ou défini maintenant ; en fait, essayer de le faire serait arrogant et utopiste.

Le Parti Socialiste du Canada soutient aussi qu’un parti socialiste doit essayer de refléter dans son organisation la structure de la future société socialiste. En d’autres mots, il ne doit pas avoir de chef et doit être démocratique. Le but d’un parti socialiste n’est pas de conduire les travailleurs, n’est pas de constituer une “avant-garde” ou une élite”, mais simplement d’être un instrument que la classe ouvrière peut utiliser pour établir le socialisme lorsqu’elle le désirera. Lorsque le socialisme aura été établi, alors le parti politique socialiste, tout comme l’Etat, sera démantelé, sa tâche ayant été menée à terme.